Pourquoi des étudiants bloquent-ils leur université depuis plusieurs jours ? Quelles conséquences ces décisions politiques auront-elles sur l’avenir des études en France ?
Depuis le 20 février 2025, l’Université Bordeaux Montaigne est bloquée par un mouvement étudiant contestataire. Ce blocus s’inscrit dans une vague nationale de protestation contre les coupes budgétaires imposées à l’enseignement supérieur et contre la montée de l’extrême droite sur les campus. Il survient alors que le gouvernement de François Bayrou a adopté le budget 2025 via l’article 49.3, imposant plus d’un milliard d’euros de réduction aux universités et grandes écoles.
Face à ces mesures, les étudiants dénoncent une précarisation croissante de leurs conditions d’études. La suppression de cours et d’unités d’enseignement, la réduction du nombre de places en licence et en master, ainsi que la surcharge de travail des enseignants sont des symptômes d’un système sous-financé.
« Aujourd’hui, sur les 75 universités françaises (publiques) , 60 sont déjà en déficit. Avec ces nouvelles coupes, la situation devient insoutenable », explique Ulysse Étudiant, étudiant en histoire et militant du mouvement Point Levé à Bordeaux Montaigne.
Une organisation plus structurée qu’auparavant
Si les blocus universitaires ne sont pas nouveaux à Bordeaux Montaigne – des mobilisations similaires ont eu lieu en 2019 contre la précarité étudiante et en 2023 contre la réforme des retraites –, le mouvement de 2025 se distingue par une structuration plus poussée et une gestion collective plus rigoureuse.
Lors de l’Assemblée Générale (AG) du 25 février 2025, les étudiants ont voté plusieurs mesures visant à renforcer la coordination du mouvement :
- Création d’une cellule de représentants élus à chaque AG pour porter les revendications auprès de la présidence de l’université. Ces représentants, six au total (deux hommes et quatre femmes), doivent transmettre un compte rendu détaillé après chaque rencontre avec l’administration, assurant ainsi un suivi et une transparence totale.
- Refus de toute négociation avec la direction universitaire tant que les revendications étudiantes ne sont pas prises en compte.
- Préparation systématique des ordres du jour des futures AG : à la fin de chaque réunion, un ordre du jour préliminaire est établi pour l’AG suivante, avec possibilité d’ajouter des points en début de séance.
Cette volonté de structuration tranche avec les précédents mouvements, souvent critiqués pour leur spontanéité et leur manque de coordination. « Nous avons compris qu’un mouvement qui s’organise bien est un mouvement qui dure et qui impacte réellement les décisions politiques », affirme Ulysse Étudiant.
Une mobilisation étudiante qui s’élargit à l’échelle nationale
Au-delà du campus de Bordeaux Montaigne, la contestation s’étend à d’autres universités françaises. Plusieurs établissements ont rejoint la mobilisation, dont Rennes 2, Toulouse, Lyon 2 et Sciences Po Bordeaux.
Un appel à une Coordination Nationale Étudiante (CNE) a été lancé par l’AG de Bordeaux Montaigne, invitant chaque université à envoyer des délégués pour harmoniser les actions et « faire trembler le gouvernement ». Cette coordination devrait se réunir à Paris le 11 mars 2025, lors du Conseil National de l’Enseignement Supérieur, où le gouvernement débattra du budget universitaire.
Les étudiants dénoncent également l’influence croissante de l’extrême droite sur les campus. Plusieurs incidents récents, impliquant des groupuscules d’extrême droite cherchant à intimider des militants étudiants, ont motivé la mise en place d’un village antifasciste sur le campus de Bordeaux Montaigne.
Un mouvement qui s’inscrit dans une continuité historique
Ce blocus s’inscrit dans une tradition de luttes étudiantes à Bordeaux Montaigne.
- 2019 – Mobilisation contre la précarité étudiante :
Cette mobilisation avait été déclenchée après le geste dramatique d’un étudiant de Lyon, qui s'était immolé par le feu devant un bâtiment du CROUS en dénonçant la précarité étudiante. Son acte avait suscité une vague de colère à travers les universités françaises, dont Bordeaux Montaigne, où plusieurs blocages avaient eu lieu pour réclamer une augmentation des aides sociales et une amélioration des conditions de vie des étudiants. - 2023 – Mobilisation contre la réforme des retraites :
En mars 2023, des milliers d’étudiants ont rejoint le mouvement national contre la réforme des retraites, dénonçant l’allongement de l’âge de départ à la retraite et son impact sur leur avenir. À Bordeaux Montaigne, les blocages ont paralysé l’université pendant plusieurs jours, avec des manifestations conjointes avec les syndicats et d’autres acteurs du monde universitaire.
La réponse du gouvernement et de l’administration universitaire
Du côté du gouvernement, la ligne est claire : les restrictions budgétaires sont nécessaires pour contenir le déficit public. Adopté sans vote grâce à l’article 49.3, le budget 2025 prévoit une réduction des dépenses publiques de 32 milliards d’euros, incluant 1 milliard d’euros de coupes dans l’enseignement supérieur. Selon le gouvernement, ces mesures visent à stabiliser les finances de l’État et à répondre aux exigences européennes de réduction du déficit.
L’administration de l’Université Bordeaux Montaigne, quant à elle, se trouve dans une position délicate. Officiellement, la présidence affirme comprendre les revendications étudiantes et se dit opposée aux coupes budgétaires. Cependant, les étudiants lui reprochent d’appliquer ces restrictions sans résistance, allant même jusqu’à anticiper la baisse des financements en votant un budget interne qui réduit déjà les dépenses de 15 %.
« La présidence prétend être de notre côté, mais elle applique docilement les directives du ministère. Elle ne défend pas réellement l’université, elle l’accompagne dans son démantèlement », critique Ulysse Étudiant.
Quelles perspectives pour le mouvement ?
Les prochaines étapes incluent :
- L’AG post-manifestation du 27 février, qui fixera les nouvelles actions à mener.
- La Coordination Nationale Étudiante du 11 mars à Paris, où les délégués des différentes universités organiseront une réponse collective aux coupes budgétaires.
- Une mobilisation prolongée ? Selon certains militants, si les revendications ne sont pas entendues, le blocus pourrait se poursuivre après les vacances universitaires du 29 février.
Conclusion : un tournant pour la mobilisation étudiante ?
Ce blocus marque une évolution majeure dans l’organisation des luttes étudiantes. Plus structuré, plus coordonné et plus ambitieux, il cherche à instaurer un véritable rapport de force avec les autorités académiques et gouvernementales. La capacité du mouvement à durer et s’élargir déterminera son succès.
« L’enjeu dépasse Bordeaux Montaigne. Nous nous battons pour l’avenir de l’enseignement supérieur », conclut Ulysse Étudiant.
Blocus à l’Université Bordeaux Montaigne : une mobilisation étudiante structurée contre l’austérité et la montée de l’extrême droite